Tu m’attends, tu me perds

Je compte les heures comme des peines,
Entre tes silences et mes hivers
Je cherche encore ce qui nous enchaîne.

Aimer c’est pas tout, on le sait bien,
Mais c’est tout ce qu’il me reste ce soir,
Je tends les mains vers rien,
Et rien ressemble à toi dans le noir.

Ton amour sent le froid,
Pas celui qui mord, celui qui engourdit,
Celui qui s’installe sans qu’on le voit,
Et qui efface tout ce qu’on avait bâti.

Dis-moi combien tu peux m’aimer,
Dis-le moi lentement, dis-le moi vrai,
Car j’ai peur que les mots s’évaporent
Avant même d’atteindre ce que j’espère.

Ma direction et la tienne à contre-sens,
Deux âmes qui marchent dos à dos,
On avance ensemble en se perdant,
On s’appelle de loin mais les mots tombent à l’eau.

Tu es ma panthère aux yeux d’encre,
Sauvage et douce comme une blessure ancienne,
Tu rôdes dans mes nuits, tu t’y ancres,
Et je t’apprivoise sans que rien ne revienne.

Las de trèfle qui pique ton cœur,
Tu portes des fleurs qui font saigner,
Tu offres l’amour avec ses douleurs,
Comme si aimer c’était toujours se résigner.

Je t’ai regardée sans comprendre
Pourquoi la beauté fait si mal,
Pourquoi ce qu’on tient se laisse prendre
Par le temps, par le doute, par le banal.

Tu m’as dit une nuit de décembre,
La voix basse, les yeux ailleurs,
Ces mots que même le froid se remembre,
Ces mots qui sont devenus ma demeure :

Si l’amour rend aveugle,
je t’crèverai les yeux pour que tu m’aimes encore plus,
pour qu’on reste perdus tous les deux.

J’ai souri ce soir-là, je crois,
Ou peut-être pleuré, je ne sais plus —
On confond souvent les deux
Quand on aime comme nous.

C’est la deuxième fois qu’une femme me porte,
Pas dans ses bras, dans quelque chose de plus profond,
Dans sa façon d’ouvrir les portes
Que je croyais murées jusqu’au fond.

La première m’a appris à marcher,
Toi tu m’apprends à rester debout,
Même quand le sol se dérobe,
Même quand l’amour fait mal partout.

Je suis né deux fois, peut-être trois,
À chaque fois d’une femme différente,
À chaque fois un peu moins moi,
À chaque fois une blessure plus lente.

Alors chantons l’amour aux grands cieux,
Même si les cieux ne nous entendent pas,
Même s’ils regardent d’un air indifférent
Ces deux silhouettes qui chancellent là-bas.

Dis-leur combien je t’aime —
Dis-leur que j’ai cherché les mots,
Que les mots ne suffisaient pas,
Que j’ai gardé le silence à la place,
Et que le silence aussi s’efface.

Dis-leur qu’on s’est aimés à l’envers,
Que nos saisons n’ont jamais coïncidé,
Que tu fleurissais quand je rentrais en hiver,
Que je brûlais quand tu commençais à douter.

On s’aime comme on se noie —
Lentement d’abord, puis d’un seul coup,
On s’aime sans savoir pourquoi,
On s’aime parce qu’on ne sait pas faire autrement du tout.

Et peut-être que c’est ça, l’absurde,
Pas la mort, pas le vide, pas le néant —
Juste deux êtres maladroits et sourds
Qui cherchent la chaleur en se faisant du mal en chemin.

Je t’attendrai encore ce soir,
Derrière une fenêtre ou dans un poème,
Là où tu viendras peut-être me voir,
Là où même perdu, je t’aime.